De l’individu post-communiste au citoyen

Le communisme:

l’obligation de l’engagement

Une anecdote communiste raconte comment se déroule la réunion des cadres du parti. Ils discutent le défilé de la fête nationale –  l’anniversaire de la révolution communiste. Le diagnostic du secrétaire est impitoyable : les cadres n’ont pas réussis à être à la hauteur de leurs responsabilités, les manifestants n’étant pas suffisamment gais, ni spontanés[2].

Cette petite anecdote révèle les principales caractéristiques de l’engagement, version communiste :

  • Il devait paraitre heureux. La mélancolie et la tristesse étaient conçus comme une insulte au pourvoir ;
  • Sous le regard et la supervision du parti le citoyen devait avoir l’air spontané ;
  • Mais avant et surtout le citoyen devait être engagé.

L’engagement n’était pas un droit, mais un devoir. Hommes et femmes, intellectuels et ouvriers, adultes et jeunes, tous devaient y adhérer.

A quel âge commence l’engagement ? Le communisme savait la réponse exacte – 8 ans. A l’Ouest les recherches sur la socialisation politique ont longtemps provoqué des doutes.  L’idée même d’associer enfance et politique parait choquante. Lorsque Annick Percheron, pionnière dans la matière,  entame ses recherches sur la socialisation politique les années soixante, ce sujet suscite beaucoup de réticences dans la communauté scientifique et dans l’opinion publique. « Tout au long de sa carrière elle se heurtera à l’hostilité de parents et d’enseignants, qui obtiendront l’interdiction ou l’interruption de ses enquêtes et iront parfois jusqu’à bruler ses questionnaires dans les cours des écoles » (Mayer et Muxel 1993 : 7). La même ardeur avec laquelle à l’Ouest on séparait le monde des enfants de celui de la politique était investie à l’Est pour stimuler l’engagement dès le plus jeune âge.

Il y avait une gamme  d’organisations qui encadraient l’engagement à tous les âges des jeunes : de 8 à 13 ans, de 13 à 16 ans et après, la plus connue, le Komsomol. Je me rappelle encore le gout d’aventure,   et d’émerveillement : une belle journée ensoleillée au lieu d’aller à l’école toute la classe est partie en excursion. Un précédent et une expérience unique – voir la frontière, visiter les soldats qui la gardaient, jouer avec leurs chiens, écouter leurs  exploits, participer à la cérémonie solennelle d’adhésion à l’Organisation des pionniers[3],  recevoir de ces soldats que nos phantasmes bien dirigés transformaient en héros le symbole de notre nouvelle appartenance – un foulard bleu.  Les années à venir n’allaient que renforcer le caractère exceptionnel de cette initiation à l’engagement : dans une société fermée la frontière, interdite et inaccessible, acquiert des connotations presque sacrées, devient l’incarnation du peule et de l’Etat cristallisés dans un Nous uni, fort, vibrant.

Ces rites de passage initiaient les jeunes à l’engagement.  L’initiation à l’engagement était marquée et signalée par toute une symbolique – foulard bleu d’abord, rouge – après.

On entrait dans l’engagement avant d’entrer dans la vie mature. L’émotionnel précédait et remplaçait le rationnel, le pragmatique, l’instrumental.

La conception communiste du citoyen engagé est assez paradoxale : au niveau idéologique citoyenneté et engagement étaient intrinsèquement liés, au niveau politique ils étaient souvent radicalement dissociés. Cette dissociation se faisait par trois procédés :

emprise de l’appartenance sur la participation ; différentiation des droits ; marginalisation de la supériorité des lois.

  • La citoyenneté a une double face, elle est à la fois appartenance et participation. Le communisme en a fait un mixte en noyant le coté actif dans le coté passif. On comptait plus les adhérants que les actifs – être pionnier, membre du Komsomol, du syndicat, du Parti.  Un million de Bulgares d’une population de 8 mln étaient membres du Parti communiste. Bien que très puissant, le Parti ne pouvait totalement réaliser l’idéal d’une population complètement incluse, ayant les attributs de l’appartenance sans l’initiative et l’autonomie de la participation.  Pour y arriver, on avait inventé une autre organisation : le Front national. Par définition, chaque organisation représente des intérêts spécifiques et a des limites, le communisme se voulait une société qui les dépasse.  Le Front national englobait tous dans la caricature d’un regime qui voulait des citoyens engagés, mais pas actifs.
  • Le second procédé renvoie à la différentiation des droits. Selon la célèbre définition de Thomas Marshall (Marshall 1969) la citoyenneté s’articule en trois dimensions : la citoyenneté civile qui s’exprime dans l’exercice des droits – libertés (liberté de la personne, liberté d’expression, de propreté), garanties par un Etat de droit dans lequel la justice joue un rôle prépondérant ; la  citoyenneté politique  qui est définie par l’exercice des droits politiques  (droit de vote et d’être élu, d’être informé et de participer  à la vie politique), garantis par le suffrage universel et le rôle prépondérant du parlement ;  la citoyenneté sociale qui s’exprime dans les droits-créances (droit à la protection sociale, à la sante, à l’éducation, au travail), garantis par les institutions de l’Etat – providence. Les pays communistes ont mis l’accent sur la citoyenneté sociale, en marginalisant la citoyenneté civile et politique.
  • Depuis l’aube des temps modernes, le concept de citoyenneté renvoie à l’idée du règne de la loi. De l’Antiquité à Montesquieu elle est définie comme la jouissance de la loi, l’antinomie de la tyrannie. Cette conception est la troisième raison pour la réticence idéologique du communisme à l’égard de la citoyenneté. Marx lui-même ne remet pas en cause le concept. Il critique radicalement la forme que la citoyenneté a prise, la dualité entre l’homme naturel ou du travailleur et de l’homme abstrait, le citoyen de la société bourgeoise. Il plaide pour une   société dans laquelle le travailleur et le citoyen seront unis (Marx 1843). En opposition à la prescription classique, le communisme n’a pas uni le travailleur et le citoyen, mais les a encore plus séparés.

Le citoyen communiste est plus engagé que citoyen. La citoyenneté était dépourvue de plusieurs de ses attributs : de la jouissance de la loi qui établit «  l’égalité arithmétique » et minorise les maitres ; de la citoyenneté active – civile et politique – pour  ne jouir que la protection  sociale ; de la participation au profil de l’appartenance.

L’individu communiste était engagé, non pas parce qu’il l’avait choisi dans la liberté, mais parce qu’il n’avait pas la liberté de se désengager.

Le postcommunisme :

les découvertes des (des)engagements

Jubilation de la liberté et spontanéité – le communisme est advenu comme une fête gigantesque, toutes les stars du rock chantaient sur les places publiques,  des centaines de milliers de personnes défilaient dans les rues, la « ville de la vérité » – tentes en face du Comité central  – protestait contre le pouvoir dans une atmosphère théâtrale,  étudiants et anarchistes bloquaient les carrefours.

« Rien n’est plus doux que la liberté ». Cicéron avait déjà formulé la source de cette vague politico-affective, la découverte que la  « liberté ne consiste pas à avoir un maitre juste, mais à ne pas avoir de maitre, à être maitre de soi-même ». Ce moment unique d’effervescence est inspiré par la magie de toutes les révolutions – l’incantation du peuple, le peuple qui retrouve la position qu’il occupait dans la république romaine, de source et mesure du pouvoir.

La cité postcommuniste est advenue comme Grèce et Rome à la fois, le citoyen dans la cité et le concitoyen, on avait uni la conception grecque de la cité d’abord, le citoyen – ensuite, et la conception romaine de la cité comme ensemble de concitoyens et la citoyenneté comme réciprocité.

L’effervescence s’est estompée, très vite les citoyens se sont retirés des places et les électeurs – des urnes. De la citoyenneté publique ascendante on a passé à la citoyenneté privée descendante.

Cet article analyse l’engagement au croisement de l’individualité et de la citoyenneté en distinguant trois formes de désengagement – contestataire, « bonapartiste » et individualiste et trois formes d’engagement – mimétique, héroïque, civique.

Désengagement

L’abstention

« S’abstenir : hors du jeu ou dans le jeu politique » (Jaffre et Muxel 2000) se demande la science politique. Il y a plusieurs manières de faire ou d’être en politique.  Etre distant ou en retraire ne signifie pas obligatoirement démissionner, ou se mettre hors du jeu politique (Jaffre et Muxel 2000 : 20). Inglehart (1993) décrit une évolution dans le sens  d’une culture politique moins institutionnalisée et plus individualisée. Jaffre et Muxel analysent la tendance au repli, privatisation et désinstitutionalisation du rapport au politique, à l’indifférence comme des  signes de désinvestissement d’une forme de culture politique conventionnelle et traditionnelle au profit d’une forme de culture de participation encore mal identifiée, marquée par des contre-investissements sur des engagements plus individualisés (Jaffre et Muxel 2000 : 20).

S’abstenir pour s’exclure de la politique ou pour être présent autrement, ce questionnement est au cœur de la réflexion sur la non participation postcommuniste.

L’abstention est une découverte postcommuniste. Aucune société moderne n’aime pas l’apathie, elle est expression et résultat du malaise démocratique.  Si, pourtant, les sociétés démocratiques s’y accommodent, les sociétés totalitaires l’interdisent.  On ne pouvait pas  échapper à l’Organisation des pionniers, la cotisation syndicale était prélevée automatiquement du salaire, ne pas aller au défilé de la fête nationale ne menait pas automatiquement au licenciement, mais pouvait avoir des conséquences sur la promotion…. Le communisme imposait la participation.

L’individu postcommunisme a adoré la non participation. Pendant le communisme on n’avait pas de choix entre candidats concurrents, mais on avait encore moins le choix de ne pas voter pour le candidat unique. Le communisme est une société ambitieuse – on ne demandait pas la soumission, mais l’expression de support actif et engagé. Le citoyen postcommuniste a apprécié la concurrence parmi les offres politiques variées, mais il a apprécié autant le droit de ne pas voter.

Au début de la transition, et aujourd’hui encore,  la non participation est perçue positivement : à la fois comme une forme de liberté, de droit politique  et comme une forme de contestation, de critique et rejet de l’élite politique.

Le bonapartisme

Que faire quand on n’a pas appris la culture démocratique de l’engagement, mais on s’intéresse à la politique ? La réponse à cette contradiction est le leader charismatique. Le postcommunisme découvre sa propre version du bonapartisme : l’alliance du leader et du petit peuple contre le pouvoir.

Dans son livre remarquable «  La foule solitaire » D. Rizman dresse le portrait de trois types de citoyens avec des rapports différents à la politique : apathique, intéressé, spectateur. Le premier est indifférent. Il ne vote pas pour punir les politiciens, mais parce qu’il ne voit pas le rapport entre le « grand » monde de la politique et son propre « petit » monde.

L’intéressé est son l’image de miroir : il suit, il se passionne, il participe. Il voit le rapport, plus encore, il est persuadé que la politique doit servir ses intérêts.

Il se manifeste sous deux figures opposées : l’enthousiasmé et l’indigné. Le premier croit et aspire au changement, travaille pour qu’il advienne. Le second n’est jamais satisfait, la critique est son état permanent.

Bien que de manière opposée, l’enthousiaste, aussi bien que l’indigné, investissent de grandes expectations dans la politique.

Le spectateur rassemble à l’apathique par sa faible activité. Il diffère aussi de lui, parce qu’il comprend le monde politique. On l’appelle « collectionneur d’information » – il collecte des points de vue différents, élabore sa propre opinion, il réalise que la politique est une sphère complexe.  Il est le plus tolérant, mais pour une raison ambigüe – à  la différence de l’intéressé il ne croit pas que la politique peut exprimer et défendre ses vrais intérêts. Notamment pour cette raison il ne la charge pas de grandes expectations, il est ouvert  à la multiplicité de perspectives. Il est intelligent et non impliqué, il préfère observer que participer. Il ne lie pas le politique à  des valeurs, intérêts et idéaux « durs », il est plus sensible au spectacle, à la visibilité « légère ».

Un film que la génération de mes filles et étudiants adorent exprime ces attitudes.   « Profession blonde » est le portrait sociologique de ce nouveau type d’individu : elle est belle, s’habille comme une Barbie, mais réussit à se diplômer avec brio à Harvard et plus encore, à résoudre des cas complexes de manière originale, inédite, impressionnante.  Un mixte léger et ludique qui rappelle la modernité fluide de Zigmund Bauman et  la société légère et fluide de Jill Lipovetsky.

La typologie de Rizman correspond aux réalités postcommunistes, sa diachronie – beaucoup moins. Pour lui les trois types d’individus correspondent aux cultures politiques traditionnelle, moderne et postmoderne. Le postcommunisme a une autre diachronie. Au tout début de la transition, il a  mis sur l’avant-scène l’indigné et l’enthousiasmé.  Quand l’euphorie s’est éteinte et la  politique s’est retirée de la place publique, le spectateur s’est installé devant l’écran pour observer le happening politique. Le postcommunisme s’est  tellement fasciné par le spectacle qu’il a marginalisé les autres dimensions du politique comme les politiques publiques. L’Etat social communiste est complètement enterré, un Etat social postcommuniste peine à émerger. Quand l’Etat oublie ses citoyens faibles, les derniers se retirent de la politique. L’apathique n’est pas un héritage communiste, il est une invention postcommuniste.

Aux trois types d’électeurs – enthousiasmé, indigné, spectateur – correspondent trois types de leaders.

Zhelio Zhelev, dissident,  leader de l’opposition démocratique à l’aube de la transition et premier président bulgare, illustre le premier type.  Il est venu comme porteur des idées de changement et d’un nouvel idéal politique. Les vingt ans de politique postcommuniste n’ont que confirmé son exceptionnalité : il est parmi les rares dirigeants dans la nouvelle classe politique qui est resté fidele à ses valeurs et à la hauteur d’une haute morale politique. Il n’était pas leader, il n’avait pas d’ «  image », il passait ses vacances dans son village natal et péchait avec des mains.

Il est significatif que les leaders indignés sont entrés dans la scène politique bulgare plus de dix ans après la transition. Le désenchantement de la démocratie a mis des années avant de se transformer en énergie électorale  et de se cristalliser dans la figure charismatique du leader extrémiste d’ « Attaque », le premier parti xénophobe au nom qui dit toute son ambition.  Le discours extrémiste n’est pas toujours faux. Il mixe faits, pathos et interprétations pour forger un double message : « mauvais » sont les Autres et les Autres ne sont que « mauvais », on assiste à la corruption de la démocratie en démagogie.

La troisième figure est la plus emblématique – Boyko Borisov, le premier ministre actuel, l’homme le plus populaire du pays depuis déjà huit ans. Il personnifie le self made man à la bulgare : de pompier au garde de corps[4] au fondateur de son propre parti au maire de Sofia au premier ministre. Borisov illustre un renversement ontologique : la popularité n’est plus l’effet de l’exercice su métier du politicien, mais sa cause. B. Borisov n’est pas un politicien qui a gagné la confiance publique, mais un homme que sa popularité a transformé en politicien et leader. On l’appelle tendrement « Bate Boyko », « Grand frère Boyko » pour transmettre cette idée de Big brother puissant et bienveillant. L’opinion publique attend de lui comme d’un héro magique de combattre les deux fléaux : la corruption et la crise. Ces attentes sont si fortes qu’il les capitalise en capital politique. Il n’a pas voulu entrer en coalition et a préféré former un gouvernement minoritaire[5] pour confirmer sa réputation de l’homme le plus fort qui dépasse les arithmétiques politiciennes et sait imposer sa propre volonté. Plus l’autorité est charismatique, moins les électeurs sont  citoyens.

Le commun entre les trois cas bien différents – un président responsable, un leader extrémiste et un premier ministre  populaire et populiste – est la surproduction de leaders[6] et la sous-production de citoyens.

Le leader charismatique et le peuple, unanimes et unis contre l’élite corrompue – telle est la scène politique bulgare à la veille du 20ieme anniversaire de la transition démocratique.

Individualisme

Les deux premières formes de désengagement – la non participation et le bonapartisme – sont politiques, la troisième est sociologique – l’émergence de l’individualisme postcommuniste.

Paul Magnette (2001) distingue deux formes historiques de l’individu – chevaleresque et rationnelle, aristocratique et bourgeoise. La première présente l’individu avec passion et ambition, la seconde le décrit comme un être modéré qui vend et achète, calcule risque et profit.

Le postcommunisme a passé en quelques petites années de la première à la seconde, mais a voulu profiter du capital symbolique des deux figures.  Le postcommunisme est orienté vers le marché et l’accumulation primitive du capital, mais a préféré la vision héroïque : le porte parole de la nouvelle élite économique, l’hebdomadaire au nom emblématique « Capital »  maintient la rubrique « Héros du capitalisme ». Il en dresse le portrait : réussi, jeune, arrogant. Un grand panneau publicitaire au centre de la capitale affiche fièrement son principe : « Les autres respectent les règles, nous les créons ».

« Big is beautiful » est la conviction du nouvel individualiste postcommuniste : Maserati, Maybach, Bentltey, yachts, avions privés, cigares plus chers que le salaire du fumeur. R. Inglehart (993) annonce  la vague des valeurs post matérialistes avec l’accent sur la qualité, le souci de l’environnement, les minorités, les Autres. A l’Est on n’est pas « post », mais « hyper ». Gilles Lipovetsky décrit l’hyper modernité : les supermarchés ne suffisent plus, on construit des hypermarchés, la soif insatiable de toujours plus, plus nouveau, plus inattendu. Est-ce un hasard si c’est Lypovetsky, et pas Inglehart, qui a été honoré docteur honoris causa en Bulgarie ? (Krasteva 2008b).

L’individualiste postcommuniste se retire du public et chante le privé. B. Constant plaide : « que l’Etat se borne d’être juste, nous nous chargeons d’être heureux ».  Dans la lignée de l’écrivain français, l’individualiste postcommuniste n’est confiant que de soi-même. A la différence de Constant, il ne fait pas confiance à l’Etat, même minimaliste.

Le lien entre individualité et citoyenneté est crucial pour la démocratisation. Z. Bauman constate que ce n’est plus le public qui investit le privé, mais le privé colonise le public pour nous rappeler l’avertissement de Tocqueville – l’individuel est le plus grand ennemi du civique (Bauman 2001).

J. Leca (1991) définit le dilemme de la théorie démocratique. Sur quoi se fonde la citoyenneté ? Sur la culture de participation, orientée vers les inputs ?  Dans ce cas on risque de tomber dans le piège de l’holisme, que ce soit dans ses formes plus douces ou plus totalisantes. Le communisme en a expérimenté toute la gamme. Ou sur la culture de l’individualisme orientée vers les outputs ? On évitera difficilement le risque de la « dégénération de l’espace public » (Tocqueville). Le postcommunisme en subit les effets (Krasteva 2008b).

La non participation, le bonapartisme, l’individualisme sont les trois avatars du désengagement des affaires de la cité. L’individualisme est le fondement sociologique du retrait de la politique, de l’emprise du privé sur le public Le bonapartisme est le danger qui mine la consolidation de la démocratie, car il  déforme et corrompt l’intérêt pour la politique. . L’apathie est un défi pour toutes les démocraties, elle l’est d’autant plus  à l’Est pour deux raisons opposées : d’un coté, on ne veut pas la dépasser, la concevant positivement, comme une forme de libération de la tutelle d’un pouvoir omniprésent et exigeant et comme une critique des élites corrompues, d’un autre coté, on ne peut pas la dépasser, il n’y a pas suffisamment de contrepoints d’engagement et de militantisme.

Engagement

Pour la symétrie de l’analyse, je vais introduire trois formes d’engagement : mimétique, héroïque, civique.

Mimétique

L’Ouest a voulu créer l’Est à son image. L’Est a voulu se recréer à l’image de l’Ouest. On avait besoin d’un acteur pour personnifier le changement et on l’a identifié dans les ONG.

Un représentant d’une petite ONG serbe partage son expérience :

En janvier 2000 (avant la tombée de Milosevic) j’ai été invité en Suède pour une réunion avec un ministre… Le même ministre plus tard la même année en novembre (après la tombée de Milosevic) a eu une réunion avec le président Kostunica. Donc, j’ai été son contact en janvier et qui étais-je à ce moment ? Quelqu’un travaillant dans une ONG avec cinq employés, quelques projets et quelques ordinateurs. Mais j’étais la Serbie pour lui ! (Vetta 2009).

Paradoxalement, plus les ONG étaient marginales et non représentatives au début de la transition, plus elles étaient considérées comme légitimes par l’Occident à cause du manque de lien avec le statut quo. La société civile était conçue comme la magie de la transition, comme la quintessence de l’aspiration au changement. L’Occident a investi des millions de dollars dans les ONG pour stimuler l’épanouissement de la participation civique.

Le citoyen postcommunisme est-il né et s’est–il épanoui dans les ONG ? Deux effets sont à retenir. Le premier est l’institutionnalisation de la participation. Les ONG sont une « traduction » postcommuniste de la société civile.  Dans les démocraties développées la dernière est beaucoup plus articulée en associations, églises, universités, syndicats, coopératives… Le financement généreux des ONG par les bailleurs étrangers a eu pour conséquence la concentration de la participation, la marginalisation des formes moins institutionnelles comme initiatives civiques, clubs, groupes ad hoc, réseaux, etc. Paradoxalement, dans l’objectif de   stimuler la société civile on a soutenu plus les structures que les activités, les organisations plus que les citoyens. La formation et la multiplication de citoyens actifs et engagés qui s’unissent autour d’objectifs ciblés dans des formes dynamiques, flexibles, fluides reste toujours un objectif à atteindre.

La seconde conséquence est la professionnalisation de l’engagement. Si on jette un coup œil dans les annonces, on découvre  qu’il n’y pas de différences dans les exigences d’emploi dans le secteur des ONG et des affaires : excellente maitrise de l’anglais, qualités communicationnelles, capacité à travailler en équipe. Compétent, dynamique, efficace – tel est le profil du militant des ONG. Il est si confiant de soi qu’il construit son propre monde avec une langue qu’il maitrise parfaitement – project speak, et avec un objectif ambitieux – building democracy – qu’il est équipé à atteindre.

Etre citoyen est en train de se transformer en profession (Krasteva 2008), l’efficacité risque de remplacer la créativité. La figure du volontaire tarde à émerger. Si les ONG sont la sphère des professionnels quel est l’espace social ou les citoyens « amateurs » peuvent faire des essais et des erreurs, chercher, débattre, expérimenter ?

Héroïque

Tous les citoyens de Sparte étaient soldats. Les femmes étaient exclues de cette citoyenneté héroïque – elles étaient reconnues citoyennes, mais sans capacité politique.

Le postcommunisme produit aussi des formes d’engagement qui s’inscrivent dans cette tradition guerrière et virile : des groupuscules extrémistes organisent une garde nationale pour lutter contre les criminels et les Roms, faisant souvent le rapprochement entre les deux. Ils ne sont pas nombreux, mais leur agressivité n’est atténuée par aucun contrepouvoir, par le manque du souci du politiquement correct.  Il y a peu d’immigrés Africains dans les pays postcommunistes, mais ils sont tous objet de racisme quotidien. La première décennie de la transition les attitudes xénophobes ne marquaient que le social, pas le politique. Paradoxalement, ce n’est que quand la démocratie s’est consolidée, qu’elles ont fait recours à l’expression politique : le parti extrémiste au nom emblématique « Attaque ». Entré au Parlement en 2005, il y est déjà pour un second mandat, il s’est implanté au niveau local. Aux élections présidentielles, similairement au cas français, son leader est allé au second tour, tout en éliminant la droite classique[7].

G. Sartori remarque que pendant les années quarante, on savait ce qu’était la démocratie et on en avait une attitude contrastée : ou bien on l’aimait ou bien on ne l’aimait pas. Quarante ans plus tard la démocratie s’est affirmée comme le politiquement correct,   mais on ne sait plus, on ne peut plus se mettre d’accord sur ce qu’est la démocratie. Le postcommunisme a effectué la même transition en quinze ans et aujourd‘hui on ne sait pas si le parti nationaliste « Attaque » fait partie du pluralisme démocratique ou en est sa négation. La même incertitude règne dans l’appréciation de ces formes d’engagement ou le militantisme est fort, mais les causes ambigües : pour la sécurité, mais contre l’altérite, pour l’identité nationale, mais contre les différences.

Il y a deux figures du citoyen. Le citoyen « à l’anglaise » est d’abord libéral. Son libéralisme s’est démocratisé ensuite.  Le citoyen « à la française » est d’abord un démocrate. « Pour lui, les principes démocratiques n’impliquent pas nécessairement le respect des libertés fondamentales et des valeurs libérales » (Schnapper 2000 : 50).

Le citoyen postcommuniste est plus démocrate que libéral, sa conception de la citoyenneté est inspirée par l’assimilationisme républicain : les différences culturelles et ethniques doivent s’effacer dans l’espace public, un idéal politique qui mobilise.

Civique

Il y a deux conceptions de la citoyenneté, la première la concevant comme statut, titre, mandat, la seconde comme une responsabilité et une mission fièrement assumée. A ces conceptions correspondent deux types de participation : la première renvoie à une capacité politique passive et se réalise dans la délégation d’un mandat, la seconde à une capacité politique active et se réalise dans l’engagement.

Le postcommunisme continue d’osciller entre les deux. La délégation l’emporte encore sur la participation. La dernière, pourtant, diversifie ses formes. Une étude récente (Krasteva 2008 a) montre que quatre types de conflits mobilisent l’énergie sociale  des citoyens postcommunistes : sociaux, symboliques, ethniques et écologiques. Je prendrai le dernier car illustrant le mieux mon thème d’engagement civique.

Le capitalisme  postcommuniste non respectueux des personnes l’est encore moins par rapport à la nature. Si les sans abris, les exclus, les marginalisés n’ont pu attirer la solidarité et l’énergie des jeunes, les oiseaux, les plages, les forets menacés par un business irresponsable les ont indignés et mobilisés. Les conflits écologiques s’avèrent prometteurs à deux égards : face à un Etat souvent complice du business non respectueux de la nature, ils créent de véritables contrepouvoirs ; ils sont presque les seuls qui arrivent à capter l’attention des jeunes, majoritairement apolitiques, à les mobiliser, à les enthousiasmer (ibid).

Les trois exemples montrent que les sources de l’engagement sont encore relativement peu nombreuses et parfois instables : extérieure (financement étranger) dans le premier cas, problématique (nationalisme) dans le second. Elle est proprement civique (souci écologique) que dans le troisième cas.

Tocqueville valorise l’activisme privé comme un instrument du civisme. Le gouvernement populaire, parce qu’il implique les citoyens dans la gestion de la république, les convainc de l’identité de leur intérêt propre et de l’intérêt général. Entre la société démocratique et la démocratie politique s’établit un cercle vertueux : l’activité sociale prépare au civisme, qui encourage à son tour l’activité sociale (Magnette 2001 : 236).

Ce cercle vertueux reste toujours un défi pour les sociétés postcommunistes.

Trois défis

L’individu communiste était engagé, mais pas citoyen. Le centre de ses activités était extériorisé – dans l’Organisation des pionniers, le Komsomol, le Parti…

L’individu postcommuniste a su intérioriser le centre de ses activités Il l’a réussi à tel point qu’il s’est  transformé en individualiste. Jonh Stuart Mill constate avec perspicacité : la démocratie se trouve toujours déchirée entre ses deux exigences – d’une part, encourager l’individualisme et d’autre part, le combattre. L’individualisme est à distance égale de l’engagement et du civisme. Les deux premières décennies de la démocratisation postcommuniste n’ont pas réussi à l’atténuer. Trois défis restent à résoudre les décennies à venir pour voir se consolider la figure du citoyen engagé:

  • Renverser le rapport désengagement – engagement au profit du second pour ne pas permettre  « la dégénération de l’esprit public » ;
  • Stimuler l’engagement sans le transformer en profession pour ouvrir la porte au volontariat et à l’imagination civique ;
  • Eviter le danger décrit par Montesquieu de pouvoir sans lois ou gouvernement ou personne n’est citoyen, permettre l’épanouissement de l’individu et faire que la liberté de l’individu n’anéantisse pas celle du citoyen.

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Lyon et Paris, 30.06 – 4.07.08.

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[1] Nouvelle Université Bulgare, Sofia,

[2] Les exemples sont pris essentiellment de la societe bulgare, la validite des analyses et conclusions – plus large.

[3] Le nom de la première organisation pour les jeunes de 8 à 13 ans.

[4] Dépourvu de toute préférence idéologique, il était responsable de la sécurité à la fois de l’ancien leader communiste Todor Jivkov et de l’ex monarque Siméon.

[5] Son parti Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie n’a que 116 députes au Parlement du total de 240.

[6] Le leadership personnalisé est une tendance beaucoup plus générale, caractérisant aussi les démocraties occidentales : « this demand for « personalized leadership » is one of the major factors explaining citizens political motivations and participation » (Mazzoleni 2000 : 326).

[7] Ici, contrairement au cas français ou Le Pen a éliminé la gauche au second tour des présidentielles.

Krasteva A. De l’individu postcommuniste au citoyen.- Krasteva A. et  A.Todorov  (dir) L’engagement  citoyen.  Sofia: NUB, 2009, 28-42.

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