La science politique bulgare dans le miroir politologique

Quelle[2] est l’image de la politologie que reflète son miroir théorique ? La scientométrie fournit une méthodologie possible pour répondre à cette question.[3] Elle permet de faire un portrait de la discipline et de dresser son état des lieux tels qu’ils figurent dans la revue bulgare Études politiques[4].

L’objectif de l’étude est triple : dresser le portrait de l’auteur politiste bulgare par rapport à sa productivité en termes d’articles scientifiques ;  analyser les défis théoriques et les grands thèmes des sciences politiques pendant la période de démocratisation postcommuniste ; examiner l’impact des publications bulgares sur d’autres recherches bulgares à travers les réseaux et les clusters de citations.

 

Des auteurs peu nombreux mais d’horizons différents

L’étude scientométrique a été réalisée à partir des données suivantes : 132 articles[5] dus à 149 auteurs[6]. La période analysée s’étend sur presque vingt ans (1991 – 2009).

 

Tableau 1

Nombre d’auteurs et d’articles bulgares

Année Numéro Nombre d’auteurs bulgares Nombre d’articles
1991 1 11 6
1992 1 17 8
1993 1 7 6
  2 13 10
  3 6 6
  4 5 5
1994 1 8 8
  2 10 9
  3 8 8
  4 1 1
1995 1 6 6
  2 8 8
  3 3 3
  4 4 4
1996 1 3 3
  2 3 3
  3 5 5
  4 6 6
1997-98 1 15 15
2007 1 8 5
  2 4 4
  3 5 5
  4 8 5
2009 1 13 7
    149 132

 

Pour une période aussi longue le résultat est plutôt modeste : 132 articles d’auteurs bulgares publiés en l’espace de 19 ans, soit 7 articles par an en moyenne. Sans doute, ce résultat s’explique-t-il par les parutions très irrégulières de la revue. Les raisons de ce rythme inégal des parutions de la seule revue académique consacrée à la théorie politologique ne font pas l’objet de la présente analyse. Ces raisons devraient cependant être appréhendées dans une perspective comparée : au cours des premières années qui ont suivi les changements démocratiques en Bulgarie, paraissaient quatre revues de philosophie. D’autre part, les périodiques philosophiques sont très actifs aujourd’hui encore.[7] Pendant toute cette période paraît la revue Sotziologuitcheski problemi (Problèmes sociologiques). Elle mène une politique éditoriale très sérieuse qui comporte également des études politiques. Sans doute, l’irrégularité des publications dans Etudes politiques ne s’explique pas que par des raisons financières. La revue spécialisée est un élément essentiel dans l’institutionnalisation de toute discipline scientifique.

La revue académique est l’expression du degré de maturité de chaque communauté de recherche et d’enseignement.

La liste des auteurs est très variée à bien des égards. La revue sert de tribune théorique aussi bien à des chercheurs confirmés qu’à des jeunes chercheurs – docteurs et doctorants. La caractéristique la plus intéressante du cercle d’auteurs est due aux disciplinés représentées : les politologues côtoient souvent les juristes, les sociologues, les philosophes, les théoriciens de la culture, les historiens, voire les journalistes. Ce caractère ouvert est déjà le signe d’une approche plurielle des sciences politiques et d’une orientation interdisciplinaire.

L’activité des auteurs représentés est très variable : entre 1 et 9 articles pendant la période considérée. Les trois auteurs les plus actifs sont Guéorgui Karasiméonov, Dobrine Kanev et Antony Todorov, chacun d’eux ayant publié 8 ou 9 articles. Svetoslav Malinov et Anna Krasteva ont également une présence solide avec 6 articles chacun, tandis que Petar-Emile Mitev et Alexandre Ranguélov ont publié 4-5 articles. Moins de 29 auteurs ont publié 3 articles, une autre vingtaine d’auteurs ont signé 2 articles. La grande majorité d’auteurs figurent de manière épisodique avec un seul article.

 

 

Diagramme 1

Répartition des auteurs d’après leur productivité sur les pages de la revue

 

 

 

Le diagramme de cette répartition est constitué par un petit noyau d’auteurs très productifs dans la revue (6-9 articles) ; il y a un deuxième cercle d’auteurs relativement peu nombreux qui sont relativement bien représentés avec 2 à 4 articles, et, enfin, une très large périphérie d’auteurs n’ayant publié qu’un seul article pendant la période en question.

Cette répartition fort inégale peut être interprétée de deux points de vue opposés : une approche interdisciplinaire systématique, une ouverture à d’autres disciplines, présence épisodique d’auteurs ; l’absence d’une communauté politologique active qui relie son développement et sa présence académique à la revue.

 

Une politologie – oui, mais laquelle ?[8]

Il n’est pas étonnant de constater que la théorie se trouve au centre de l’univers conceptuel d’une revue académique. Le deuxième axe thématique se situe à l’opposé du premier : c’est la transition, la nécessité d’analyser et de comprendre la démocratisation.

C’est le troisième axe thématique qui surprend, à savoir la place importante qu’occupent les communications politiques, la publicité, le marketing, les médias, les images et les débats.

 

Tableau 2

Blocs thématiques

 

Sujets

Pourcentage d’articles parus dans les blocs thématiques respectifs
Théorie 26%
La transition, la démocratisation 17%
Les communications politiques 13%
Régimes, parties et institutions politiques 9%
Comportement politique, culture politique 9%
Élections 5%
Identités ethniques, religieuses, nationales 5%
Relations internationales 4%
Politique et économie 4%
Populisme 3%
Européanisation 2%
Gestion, pouvoir 2%
Politiques publiques 0.7%

 

Diagramme 2

Blocs thématiques

 

 

 

 

Parmi le très grand nombre de domaines politologiques classiques, la revue en privilégie deux : les partis et les institutions ; la culture politique et l’attitude politique.

Dans une société qui fait son apprentissage en matière d’élections, on pourrait s’attendre à un intérêt plus grand envers la technologie électorale. Un tel intérêt, pour n’être pas tout à fait absent, n’est pas non plus très manifeste.

La force performante des discours politiques mais aussi des discours politologiques rend d’autant plus important le choix de leurs objets. Parmi les nombreux aspects de la société postcommuniste, la revue choisit de porter son attention surtout sur les aspects ethniques, religieux, nationaux.

L’univers théorique de la revue s’inscrit parfaitement dans la taxinomie décrite par M. Weber, à savoir l’économie, la religion, la culture, l’éducation, la science, etc. Au sein de cet univers social qui comprend plusieurs sphères bien délimitées, la revue a décidé d’en privilégier une, celle de l’économie.

Pendant la longue période où la revue ne paraît pas, deux thèmes majeurs font leur entrée dans l’espace public : l’européanisation et le populisme. Cette période de silence explique la très modeste présence de ces thèmes sur les pages de la revue.

Dans l’analyse du discours, le « silence » est aussi éloquent que la parole, et les carences sont plus significatives que les thèmes traités. Une absence qui saute aux yeux : les politiques publiques. Elle n’est pas fortuite et ne saurait l’être. Elle est l’expression politologique d’une certaine idée de la politique et de la politologie. Cette idée accorde une place importante aux campagnes, à la publicité, aux élections, alors que les politiques publiques font défaut. On a affaire à une politique tournée plutôt vers la prise du pouvoir que vers son exercice en toute responsabilité.

 

 

L’histoire de la politologie est plus visible que la politologie d’aujourd’hui

 

Une analyse historico-théorique de textes classiques : tel est le centre du premier bloc thématique. Ici, le mot-clé est « classique » : on s’intéresse davantage aux grandes figures de l’histoire des études politiques qu’aux controverses théoriques, aux écoles et aux courants contemporains.

Platon, Hobbes, Locke, Bentham, Burke sont les auteurs classiques qui attirent l’attention des politologues bulgares d’aujourd’hui. Le métropolite Siméon introduit le débat de Marx avec les néo-hégéliens. Le XXe siècle est présenté de manière assez schématique avec R. Michels, H. Marcuse, H. Arendt, R. Dahl. On constate une très nette tendance au pluralisme, à l’analyse tant du libéralisme que du conservatisme et de la démocratie sociale.

La lecture des auteurs classiques occupe un tiers (35%) du bloc théorique. On a l’impression que la politologie bulgare ne cherche pas de sources d’inspiration et de renouveau en scrutant de plus près les auteurs, les écoles et les controverses d’aujourd’hui.

Presque la moitié des articles faisant partie du bloc théorique (45%) porte sur des notions. Les articles se situent sur un vaste champ entre deux pôles opposés. Le premier pôle est constitué, surtout au début des années 1990, d’une surenchère de notions telles que « mythes », « utopies », « illusions ». Il s’agit de penser la transition au moyen de notions « faibles » dont on fait le plus souvent un usage métaphorique. L’autre pôle regroupe le travail théorique ambitieux qui recourt à des notions nouvelles proposées en vue de leur approbation par la communauté académique (par exemple, le « complexe institutionnel et culturel » lancé par A. Todorov) ou bien à des notions qui jouent un rôle central dans les conceptions des auteurs en question, tel « le travail d’abstraction » de N. Naïdénov. Font partie de ce courant aussi des réflexions théoriques de politologie appliquée (« Les risques de la prévision électorale » de D. Dimitrov et E. Dulguérova) qui sont d’autant plus intéressantes qu’elles ont été publiées au début de notre expérience électorale démocratique (1993).

Aux côtés de ces études se situe le groupe d’études sur la modernisation, la démocratisation et la mondialisation où l’on trouve quelques choix théoriques surprenants, notamment celui qui compare la situation en Bulgarie à celle de la Corée du Sud. Les auteurs préfèrent explorer des notions générales et interdisciplinaires plutôt que des notions politologiques spécialisées. Cette approche est accentuée aussi par le fait que même si l’on fait usage de termes concrets, ceux-ci sont définis par les sociologues (N. Guénov, « La gauche, la droite, le centre. Qu’est-ce que cela veut dire en Bulgarie ? »). Parmi les occupations théoriques favorites des politologues des années 1990, il y a la distinction gauche-droite, la notion de centre intervenant également parfois.

Dans la palette des notions sociologiques et philosophiques que la revue affectionne, il y a quelques absences intéressantes. La politologie postcommuniste est focalisée sur le changement, mais cette idée n’est pas conceptualisée à l’aide d’un concept comme la liberté, par exemple.

L’évolution de la politologie au sein d’un environnement politique en mouvement occupe une place notable, à savoir une cinquième du bloc théorique. Deux débats sur le même sujet – « La science politique et la société bulgare » – réunissaient, à un intervalle de 16 ans, les mêmes politologues (D. Kanev, G. Karasiméonov, D. Ivanov, O. Mintchev) qui ont formulé les problèmes et ont dressé un bilan.

Le ton qu’adopte l’autoréflexion de la politologie varie aussi à l’intérieur de limites très vastes, allant de l’esprit académique modéré, qui imprègne sa dimension universitaire (G. Yankov), à l’esprit polémique d’agora (Sv. Stavrev, « La politique réelle provoque la théorie de la politique mais celle-ci reste muette »).

 

Institutionnalisation de la démocratie, désintégration de l’homme

 

Le deuxième bloc par ordre de grandeur comprend les questions de la transformation de la société postcommuniste. Ici, le mot-clé est en effet « société », et non seulement « politique ». L’accent est mis sur l’homme : « la désintégration des structures de l’homme » (R. Anguélov, 1993) ; « les Bulgares, un an après les changements » (E. Todorova, M. Frenkova, 1993).

Les articles faisant partie de ce bloc thématique pourraient se diviser formellement en deux groupes : la transition et la démocratisation.

La transition est abordée d’une manière fort passionnelle : « la fin des illusions », « l’optimisme – le pessimisme », « la désintégration ». La revue a opté pour les microanalyses théoriques : considérer la transition selon la façon dont est elle vécue par les citoyens. Les micro-éléments ne cristallisent pas aussitôt dans les analyses : l’homme est perçu moins à travers sa position active et responsable sur l’espace public que comme un univers de valeurs : « des systèmes de valeurs dans les conditions de transition » (M. Zakharieva, 1994). Dans le même esprit, Kr. Baïtchinska distingue deux groupes au sein de la société bulgare : les libéraux et les égalitaristes (« La voie vers la démocratie : la liberté ou l’égalité », 1996). Dans ce cadre thématique, ce sont plutôt les intellectuels et non pas les politiciens qui représentent une élite (Iv. Znepolski, « Les intellectuels », 1991).

Ces interprétations de la transition sont proposées essentiellement par les sociologues et les théoriciens de la culture, les politologues ne prenant leur revanche qu’au sujet de la démocratisation. Celle-ci fait l’objet de théories solides et systématiques qui vont dans quelques directions. La première implique une analyse du state of the art, une reconstruction théorique du champ : R. Kolarova, « Théories de la transition et modèles de la transition » (1996). L’autre direction consiste à forger des notions qui décrivent de manière plus subtile les particularités de la transition postcommuniste : la protodémocratie (P.-E. Mitev, 1994). Une troisième direction est de nature comparatiste : un parallèle entre la démocratisation en Bulgarie et celle au Portugal (G. Karasiméonov, 1994).

On voit donc se dessiner deux approches opposées et complémentaires : d’une part, celle d’un holisme méthodologique, d’une volonté explicite d’embrasser le phénomène dans son ensemble (R. Donkov, « Le processus de démocratisation à travers ses dimensions systématiques », 1994) et d’y situer le cas bulgare (N. Valkov, « La place du modèle bulgare dans la théorie des transitions », 1996) ; d’autre part, une analyse de problèmes concrets telle la démocratie intra-partite (M. Lubenov, 2007), le constitutionnalisme et les droits des minorités (R. Kolarova, 1994), la consolidation de la démocratie (D. Kanev, 1994).

 

Le charme irrésistible des images de marque

 

Le troisième bloc thématique est le plus intéressant à analyser, les deux premiers étant prévisibles et « inévitables ». Ce troisième bloc est aussi le plus significatif quant à l’idée de politologie à laquelle la revue est attachée.

Qu’est-ce qui vient après la théorie et la transition ? C’est l’image de marque.

L’analyse du discours politique est « l’entrée » théorique préférée dans l’éventail des problèmes : la politique d’identités et la politique d’idées (A. Krasteva, 1993), l’élite (M. Petrov), la démocratie et la protodémocratie (P.-E. Mitev, 1997-98).

Le discours politique constitue non seulement le point de départ pour l’analyse de phénomènes différents ; il est souvent l’objet central de l’analyse : les discours d’intronisation (V. Pénev, 1997-98), le discours conflictuel des journées de contrôle parlementaire (T. Bouroudjieva, 1997 – 1998), les images et les messages des campagnes politiques (A. Krasteva, 1992, 1993, 2007, 2009).

Le groupe thématique « Médias et politiques » est le champ préféré des politologues (G. Karasiméonov, 1994, V. Penev, 1994), des journalistes (I. Indjov, 2007), des historiens du journalisme (V. Tabakova, 1995), de la culture (Sv. Kirilov, 1997-98).

La revue est une tribune qui cultive l’intérêt pour la publicité et le marketing politiques (T. Bouroudjieva, 1994, L. Kounovska et L. Staïkov, 1994).

Le poids thématique relativement important de ce bloc thématique s’explique par quelques raisons. La première, essentielle, est la volonté de la politologie postcommuniste d’explorer de nouveaux territoires, de rénover le dispositif politique avec des procédés empruntés aux méthodes de la publicité et des relations publiques. La deuxième raison est à chercher du côté de la force performante des discours politiques. Cette force monte d’autant plus en puissance que la scène politique est mal éclairée. Dans ce milieu dynamique, la maîtrise des ressources du discours politique devient une des voies d’(auto)constitution de l’élite. La troisième raison provient de l’intérêt justifié à l’égard du nouveau type de relations des hommes politiques avec le nouveau milieu médiatique concurrentiel et médiatique.

Ce cercle thématique souffre aussi de quelques carences significatives. Les médias sont appréhendés de manière somme toute traditionnelle sous la forme de la presse et de la télévision. L’étude de la problématique de la politique Internet et de l’e-démocratie reste à faire.

 

Le parlementarisme porté en haute estime

Bien entendu, les institutions politiques sont également présentes, encore qu’elles pèsent moins lourd que les images de marque politiques.

La caractéristique qui s’impose le plus est celle du parlementarisme très net : celui-ci occupe deux tiers de ce bloc thématique. Le parlementarisme est appréhendé à la fois comme un régime (Ivan Krastev, 1995) et comme une institution. L’institution parlementaire est articulée à travers plusieurs aspects : à commencer par le statut politique et juridique du député (G. Bliznachki, 1997-98), en passant par le système monocaméral (D. Karadjov, 1994), les questions parlementaires (G. Bliznachki, 1994) jusqu’au service parlementaire de recherche scientifiques (D. Kanev, 1997-98).

La revue porte le parlementarisme en très haute estime. Celle-ci se traduit aussi dans l’approche normative : « le principe d’ouverture dans le travail de l’Assemblée nationale » (G. Bliznachki, 1995), « L’Assemblée nationale constituante sur l’échelle des valeurs politiques » (E. Todorova, K. Guergov, B. Stavrov, M. Frenkeva, 1992).

Il est à remarquer qu’une problématique politologique fondamentale comme celle de l’institution parlementaire est traitée d’une manière nettement pluridisciplinaire. Presque la moitié des articles sont écrits par des juristes[9], tandis que quatre sociologues interviennent avec les résultats d’une étude sociologique empirique.

L’institution présidentielle occupe une place nettement plus modeste – une cinquième du bloc thématique. Il est logique de voir que le président des Etats-Unis est analysé à travers ses pouvoirs (P. Chopov, 1996), il est curieux de constater que le président bulgare est présenté du point de vue de son immunité (B. Veltchev, 1997-98).

Les partis politiques sont analysés également dans une perspective comparée (G. Karasiméonov, « Les partis politiques dans les pays postcommunistes », 1995) et dans leur variante bulgare (A Ivanov, « Les programmes des partis politiques en Bulgarie », 1994 ; Ivan Krastev, « La structure et les perspectives du système des partis en Bulgarie », 1995 ; il y a eu également un débat : « Les partis politiques et le fonctionnement de la démocratie en Bulgarie » avec la participation de G. Karasiméonov, P.-E. Mitev, A. Krasteva, A. Todorov, 2009).

 

De l’apathie à l’éthos démocratique

Un article sur dix étudie le comportement politique. La constitution de cet objet d’étude a pris du temps. C’est pourquoi les premiers articles consacrés à ces questions n’apparaissent qu’en 1993 et, depuis, cette problématique marque une présence durable sur les pages de la revue.

On peut articuler deux cercles thématiques : le comportement électoral et la culture politique bulgare.

Il est à noter que dans ce domaine la perspective comparée est presque absente. Même quand « l’expérience étrangère » est présente dans l’analyse, elle n’est pas une réalité extérieure à comparer mais un référent interne à l’aide duquel nous nous constituons : « ‘Nous’ et les ‘Autres’ dans la conscience politique bulgare » (Sv. Strachimirova, 1993).

Les efforts analytiques portent sur la spécificité de l’électeur bulgare (D. Dimitrov et E. Dulguérova, « Est-ce que les électeurs bulgares changent d’orientation ?», 1993 ; I. Partchev, « L’électeur bulgare », 1995 ; A. Todorov, « La mobilité électorale : la variante bulgare », 1995). L’électeur bulgare est étudié dans deux grandes perspectives : l’âge et l’appartenance sexuelle. Les jeunes, y compris les plus jeunes – les adolescents – et le rôle de la socialisation politique pour former leurs goûts politiques attirent l’attention des chercheurs dès l’époque des élections législatives pour une Assemblée nationale constituante (Tz. Markov, 1993). T. Kotzeva introduit les gender studies en rapport avec la question de savoir ce qui adviendra après le féminisme socialiste (1993).

Le thème de la culture politique est largement abordé : avec un pathos polémique par T. Tanev, « Essai sur les métamorphoses politiques d’un Hamlet de l’Europe de l’Est et sur les problèmes méthodologiques du nouveau Shakespeare » (1994), par D. Tchénéchev, « La violence esthétique : des moyens pour s’y opposer » (1996) ; avec un esprit analytique et modéré par A. Todorov, « La culture politique en Bulgarie moderne » (1993) ; par Siméon Yanev, « L’homme politique. Sociologie des opinions politiques » (1994) ; par J. Vladimirov, « L’éthos démocratique en Bulgarie postcommuniste » (1996) ; au cours du débat autour de la culture politique bulgare (2009).

 

Des systèmes électoraux aux messages électoraux

Le fait le plus intéressant dans ce bloc thématique, c’est l’intérêt accru envers la problématique liée aux élections des dernières années. Les articles de ce genre sont pour la plupart publiés en 2007 et en 2009. C’est la première et la seule surprise. Les analyses se déploient dans une ampleur attendue. Elles portent sur toutes les élections : législatives, présidentielles, municipales, européennes. Les thèmes varient, à commencer par des questions « technologiques » telle celle du « prix du mandat » dans les différentes méthodes (V. Korkinov, 1994) et des réformes des systèmes électoraux (P. Guéorguiéva, 2009), en passant par des questions de conjoncture mais qui comptent pour comprendre le dynamisme de la situation politique, telle par exemple la question de « la grève et les élections » (G. Karassiméonov, P.-E. Mitev, A. Todorov, J. Guéorguiev, 2007), jusqu’aux questions relatives aux images et aux messages (A. Krasteva, 2007, 2009).

 

Une politique d’idées ou bien une politique d’identités

À la différence du bloc thématique précédent qui s’en tient d’emblée à une perspective politologique, le bloc ethnique est interdisciplinaire. Ici, ce sont les études sociologiques et socio-psychologiques qui prédominent ; certaines sont conçues dans l’esprit de l’ethnopsychologie et ont pour mots-clé le « caractère ethnique » et la « psychologie nationale » (K. Ramtchev, L. Stamenkov, B. Bogolubov, « Les musulmans du Rhodope Oriental », 1991) ; d’autres études sont à la recherche de grilles interprétatives plus souples (B. Stoyanova-Binéva, « L’ethnicité dans la région du Pirine : une catégorie sociale qui s’affirme, une minorité ethnique naissante », 1993) ; d’autres encore combinent les caractéristiques de l’âge et de l’appartenance ethnique (Sv. Hristova se penche sur les différences ethniques à travers la vie de trois générations de Bulgares et de Tziganes, 1993).

La perspective politologique – la gestion des différences ethniques – est moins représentée. Elle est abordée au plan théorique à travers la comparaison des deux modèles – une « politique d’identités et une politique d’idées » (A. Krasteva, 1997-98) ou bien quand on analyse la construction d’États multiethniques comme la Russie (A. Ivanov, 1993).

 

Populisme vs démocratie

S’il est une problématique où la politologie devance la politique, c’est bien celle qui traite du populisme. Ce champ thématique existe dès les premières années après le changement. Il a été introduit par E. Ivanova, « Populisme et légitimité » (1994) et Kr. Stantchev, « Le populisme économique en Bulgarie » (1994). Il a connu un nouveau regain d’intérêt pendant la dernière décennie avec l’analyse de Kr. Jetchéva, 2007, « Le parti ‘Ataka’, entre le nationalisme et le populisme », et avec l’analyse politologique approfondie des types de partis populistes faite par Sv. Andréev (2007).

 

L’Europe – une utopie ou une réalité ?

Au pôle opposé se situe l’européanisation. Ce thème est très peu étudié, probablement parce que, pendant une longue période – celle où la Bulgarie préparait très intensément son adhésion à l’UE, réalisée en 2007 – la revue ne paraissait pas. Cette raison ne suffit pas pour expliquer pareille absence flagrante, d’autant plus qu’il n’y a pas en Bulgarie de revue politologique spécialisée dans le domaine de l’intégration européenne.

Cette problématique est présente dans la terminologie typique des années 1990 : « L’Europe unie : une utopie ou une réalité (V. Todorov, 1995), de même que dans l’analyse politologique du système institutionnel de l’UE (K. Hristova, « Le Parlement européen », 1996) et des relations de l’Europe Centrale et Orientale avec l’UE (Kr. Nikolov, 1996).

 

Une politique sans politiques publiques

L’absence la plus frappante est dans le fait d’ignorer systématiquement les politiques publiques. L’article de T. Tomova, « La réforme structurelle de l’État social en Bulgarie » (1997-98) en est une des rares exceptions qui confirment la règle.

 

Ce que les politologues bulgares pensent de la politologie bulgare

L’image de la politologie – tout comme celle de toute discipline de recherche – résulte de deux traits caractéristiques : sa productivité et son impact. Comment les publications bulgares stimulent-elles les auteurs bulgares ? Comment ceux-ci intègrent ces publications dans leurs recherches et leurs analyses ? Les références apportent une des nombreuses réponses possibles à ces questions[10].

Le premier constat n’est pas réjouissant : les auteurs bulgares citent accidentellement leurs collègues bulgares. Plusieurs articles ne se réfèrent point à d’autres études bulgares ; deux articles bulgares en moyenne se réfèrent à un autre texte bulgare. Cela s’explique, entre autre, par le fait que plusieurs articles ne citent tout simplement personne. On peut s’interroger ainsi sur le genre de ces publications : ne s’agit-il pas d’une préférence pour l’essai ? Une autre explication possible : l’esprit pionnier ou la haute opinion de soi chez certains auteurs qui pensent que la nouveauté radicale n’a pas à se référer aux acquis scientifiques des autres. Faut-il rappeler que même Einstein formule sa théorie révolutionnaire de la relativité en citant des prédécesseurs ?

Si plusieurs auteurs ne pratiquent pas la citation, il n’en faut pas pour autant sous-estimer ceux qui témoignent du respect à l’égard de la politologie bulgare. Un auteur bulgare a cité 11 collègues. De manière symétrique, quoique parfaitement due au hasard, 11 auteurs citent une publication bulgare. Quatre publications procèdent à un examen sérieux de la littérature bulgare existante sur la question ; elles citent quelque 6 à 7 publications. Les autres auteurs peu nombreux qui pratiquent la référence le font avec une fréquence de deux à quatre références.

 

 

Tableau3 et Diagramme 2

Pourcentage des articles par rapport au nombre des références

 

Nombre de références Pourcentage des articles
1 34%
  20%
3 4%
4 23%
6 7%
7 7%
11 4%

 

 

 

Les auteurs cités présentent une structure similaire à celle des auteurs qui publient dans la revue : en règle générale, ils marquent des apparitions épisodiques et uniques. Sans aucun doute, les deux faits sont liés. L’approche interdisciplinaire, la présence isolée de certains thèmes et certaines perspectives d’analyse est sans doute un facteur de « dispersion » des références au point qu’il manque des clusters ou des noyaux thématiques.

Qui est l’auteur le plus cité ? La question intéresse non seulement les commissions d’accréditation mais aussi toute la communauté académique. Le « classique » incontestable de la revue est Guéorgui Karasiméonov. Les cas où il se trouve cité dépassent 4 fois ceux qui le suivent sur cette liste. À l’évidence, ses ouvrages Le système politique en Bulgarie et Les partis politiques sont des livres de chevet pour plusieurs politologues bulgares. Ils sont des références obligées quand il s’agit d’analyser la scène politique bulgare.

Entre les 8 citations de G. Karasiméonov et le grand nombre d’auteurs cités une seule fois, il n’y a pas de « médaille d’argent ». On peut cependant indiquer un groupe d’auteurs cités deux fois chacun : Dobrin Kanev, Antony Todorov, Todor Tanev, Anna Krasteva, Roumen Daskalov, Tatiana Bouroudjieva, Nikolaï Guentchev.

 

La revue Études politiques – une tribune plutôt qu’un forum

La brève analyse scientométrique dessine l’image de la politologie bulgare qui se manifeste dans la revue Études politiques. Cette image correspond à l’idée initiale de la rédaction de la revue ; elle répond également aux attentes des auteurs. On peut en formuler les caractéristiques suivantes :

  • La revue met au centre de sa politique éditoriale les grands problèmes de la politique bulgare – la transition postcommuniste et la consolidation démocratique ;
  • En dépit des changements brusques de la situation politique, la revue maintient son caractère académique grâce à un bloc théorique solide et à une présence respectable de l’histoire des idées politiques;
  • Le paradoxe le plus frappant de la revue est la place enviable accordée aux communications politiques et la place étriquée à laquelle sont reléguées les politiques publiques. Le premier pôle de cette asymétrie prend un relief supplémentaire à cause de l’intérêt que suscitent les élections, le comportement électoral, les partis. L’absence des politiques publiques n’est presque pas compensée par autre chose. La structure thématique crée l’image d’une politologie qui s’emploie à assister la politique de prise de pouvoir et non pas celle de son exercice ;
  • L’autre paradoxe est dû à la faible « circulation » des publications politologiques au sein des études politologiques. La politologie bulgare n’œuvre pas encore pour sa communauté. Les publications se veulent une activité individuelle de leurs auteurs et non pas une participation au débat d’idées, une adhésion à des écoles et à des courants de pensée, ou encore une polémique. La règle, considérée comme universelle dans plusieurs disciplines, qui consiste à se référer aux publications principales dans le domaine exploré avec la présomption de s’en tenir à l’esprit académique et aux critères scientifiques, n’est pas appliquée systématiquement dans les pages de la revue. La référence à des auteurs bulgares gravite autour du seuil minimum – moins d’une référence par article.

 

La revue réussit à s’imposer en tant que tribune d’études théoriques solides, ainsi que d’analyses politiques d’actualité. Il reste cependant encore du chemin à parcourir pour s’affirmer comme un forum, un centre de dialogue fertile des chercheurs et comme un lieu d’échanges dynamiques de la communauté de politologues.

 


[1] Directeur du Département de Sciences politiques à la Nouvelle Université bulgare, Docteur honoris causa de l’Université de Lille 3.

[2] Dans : Krasteva A. et A. Todorov (dir) Les sciences politiques en Bulgarie. Sofia : Presses de la Nouvelle Université Bulgare, 2010, 273 – 291.

[3] Un groupe énergique et efficace d’étudiants brillants de la Nouvelle Université bulgare – Velimira Déyanova, Kouzman Iliev, Théodora Anguélova – a établi une banque de données de tous les numéros de la revue du point de vue des auteurs, des publications, des mots-clé et des références

[4] C’est la seule revue académique en sciences politiques. Elle jouit de réputation et reconnaissance.

[5] Pour les besoins de l’étude, les Tables rondes et les débats sont considérés comme un article collectif ayant plusieurs auteurs.

[6] L’étude ne porte que sur les auteurs bulgares d’aujourd’hui.

[7] En 2009, une importante Table ronde a été organisée autour du thème suivant : « 80 ans de presse spécialisée philosophique en Bulgarie » avec la participation des rédacteurs en chef de toutes les revues philosophiques et interdisciplinaires. Les Actes des cette Table ronde ont été publiés.

[8] La répartition thématique est entièrement inductive. Elle rend compte de la diversité des problèmes traités dans les textes publiés et n’a rien à voir avec la classification systématique des sciences politiques.

[9] En fait, par un seul juriste – G. Bliznachki.

[10] La banque des données et l’analyse de la revue ne couvrent que les auteurs bulgares, ceux-ci se prêtant le mieux au travail de reconstitution de la politologie bulgare à l’aide de la scientométrie.

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