Migrations et mobilites europeennes

Paradoxal et ambigu – tel est le rapport de l’Europe à l’immigration. “Un continent d’immigration malgré lui” (Catherine de Wenden), un des plus grands importateurs d’immigration qui a eu – et en a encore – du mal à graver cette histoire dans sa mémoire, a en faire une partie de son identité.

Trois facteurs changent la donne. L’inévitable marche de la mondialisation, d’abord, ou les capitaux et les marchandises circulent dans une direction opposée à celle des personnes, mais dont la définition n’est que cette circulation, cette mobilité généralisée. Le second facteur est lié aux causes de la migration. « Ce sont moins la pression démographique (d’ailleurs en baisse, notamment au Maghreb) et la pauvreté qui poussent les gens hors de chez eux que l’attirance pour d’autres horizons, l’absence d’espoir sur place, le désir de se réaliser, la visibilité à travers les migrants de retour pendant le temps des vacances d’une société de consommation et de liberté d’expression » (Catherine de Wenden). Les facteurs push, déterminants dans le passé, commencent à perdre de l’importance en comparaison avec l’attrait croissant et décisif des facteurs pull. « Envie d’Europe », « L’Europe attire par elle-même », résume C. de Wenden. Le troisième facteur est le passage de la logique nationale à la logique transnationale, de la migration définitive et sédentarisée à une variété de mouvements – circulaires, pendulaires, et à la coprésence, à l’a vie ici et la bas. « S’installer dans la mobilité » synthétise ces changements.

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Flux, vagues, parcours sinueux- la fluidité est la métaphore centrale pour designer l’incroyable capacité de la migration à se glisser dans tous toutes les niches sociales, économiques, démographiques qui attendent innovation et changement. Des Britanniques achètent des maisons à prix dérisoires dans des villages bulgares affaiblis par la migration vers les villes et l’étranger. A une échelle incomparable, les Roumains ont ciblé les villages italiens désertés par les générations précédentes pendant l’industrialisation (Serge Weber). Géographie de la migration postindustrielle qui retrouve les contours de la dynamique industrielle pour réintroduire un nouvel équilibre démographique – ce n’est qu’une illustration de l’habilité de la migration à identifier les points et espaces affaiblis de la texture socio-économique pour y apporter des solutions.

La mondialisation et l’européanisation de la migration implique la mobilité des « bras », aussi bien que des « cerveaux » : « Aussi, les migrants sont-ils moins des ruraux analphabètes que du temps des migrations de masse des années 1960, mais davantage des urbains scolarisés issus des classes moyennes », constate Catherine de Wenden. Deux pôles organisent l’extrême variété des figures de la migration : 3D et ‘eurostars ». Le premier se décline en volet descriptif  – les migrants sont concentrés dans les types de travail Difficult, Dirty, Dangerous et dans des statuts précaires , et volet normatif – les migrants sontexclus de toute une série de droits et ne sont que citoyens de seconde zone, que certains auteurs n’hésitent pas à définir comme de véritables « non-personnes »  (Dal Lago 1999, cité par Serge Weber). L’économie de l’altérité est un concept forgé par K. Calavita pour souligner que les immigrés n’intègrent pas les économies nationales comme les nationaux et que leurs différences culturelles sont « traduites » par leurs employeurs en termes d’infériorité et de traitement différentiel. Au pole opposé sont les ‘eurostars’, un terme forgé par Adrian Fawel pour désigner la mobilité des professionnels, des hautement qualifiés qui occupent des emplois à la hauteur de leurs diplômes, ambitions et expériences, un des visages les plus visibles de la mondialisation. La migration chinoise en Europe du Sud Est et plus particulièrement en Serbie est analysée par Felix Chang à travers les figures de grands investisseurs et managers. Thomas Brisson introduit une autre figure du migrant hautement qualifié – celle de l’intellectuel arabe – et poursuit le long chemin sinueux et tourmenté de sa difficile construction en Europe et en France en particulier

Les discours sur la migration varient aussi dans la large gamme entre l’angoisse de l’altérité et la célébration de la mobilité comme liberté. Maurizio Ambrosini distingue trois images de la migration. La première est celle de l’envahisseur, le migrant clandestin qui traverse les frontières sans autorisation et qui nourrit les phantasmes d’insécurité. Une seconde image présente la migration en termes économiques et en apprécie l’utilité en termes de croissance, mais pas en termes d’intégration. Cette vision rappelle la célèbre formule de A.Zolberg (1987) – “wanted but not welcome”. La troisième image est celle de la victime exploitée par le capitalisme global, marginalisée dans les pays d’accueil et réduite à une insoutenable pauvreté dans les pays d’origine. A la différence des images précédentes négatives et critiques, la dernière est enchantée et présente les migrants avec leur capacité à surmonter distances, obstacles, restrictions, à s’adapter, mais aussi à innover, comme les héros d’une globalisation alternative (Rea 2010 cité par Ambrosini).

Genre et migration sont interconnectés. Les relations de genre cadrent et influencent les choix, les processus, les parcours migratoires, les types de migration, les décisions d’intégration ou de retour. L’expérience migratoire, de son coté, parfois problématise, parfois renforce les relations genrées, mais dans tous les cas en augmente la réflexivité les arrachant de leur cadre habituel et les recontextualisant dans des environnements sociaux, politiques, culturels différents. Ces questions traversent plus d’un texte, mais sont au centre de l’analyse de Mirjana Morokvasic. L’expérience de genre varie selon le statut de la migrante, la classe, la race. L’expérience de migration peut être mobilisée comme ‘alibi’ pour revendiquer la redéfinition des rôles genrés, ainsi que comme ressource pour ‘empowerment’.

Cinq zoom introduisent la diversité des migrations européennes : le modèle méditerranéen, l’européanisation des migrations de deux espaces postcommunistes –les Balkans et la Russie,les communautés Chinoises et Arabes.  Les Balkans ont explosé en termes migratoires, et pas uniquement, au tout début des années 90. Les conflits, les guerres, le nettoyage ethnique qui ont marqué l’éclatement de l’Yougoslavie ont mis sur les routes 10 des 80 millions habitants. Le Mur de Berlin tombé et la liberté retrouvée, nombreux citoyens roumains, bulgares, albanais ont voté par les pieds et à la lenteur des réformes et à la corruption des nouvelles élites ont répondu de trois manières : migration, migration, migration. Le paradoxe est que le lendemain des changements du début des années 90 les Balkans ont éclaté en deux modèles opposés : le premier, dans les Balkans occidentaux, marqué par le passage d’économisation à la politisation (de la liberté de mouvement de l’ex Yougoslavie aux migrations forcées de la post-Yougoslavie) et de la politisation à l’économisation dans les Balkans orientaux (de l’interdiction de migration par les régimes communistes roumains, bulgares, albanais à l’émigration massive postcommuniste). Anna Krasteva analyse le long chemin de rapprochement des deux parties des Balkans en un seul modèle migratoire.

L’importance du modèle méditerranéen ne fait qu’accroitre avec le temps, sa visibilité dans le volume est assurée par deux articles (Maurizio Ambrosini et Serge Weber). D’abord, parce qu’ il a profondément marqué les flux migratoires européens les années 80-90, mais aussi parce qu’on se demande si et quand les pays postcommunistes vont suivre la même transformation de l’émigration à l’immigration. Producteur d’émigration tout au long du XX siècle, le Sud Européen s’est radicalement transformé en terre d’immigration en accueillant en temps record dix millions nouveaux migrants et en s’est affirmant comme un des plus grands importateurs. Une des leçons que les nouveaux membres est-européens de l’UE essaient de tirer de l’expérience méditerranéenne est le lien entre immigration, d’un coté, croissance, et dynamisme économique, de l’autre : « l’essentiel de la croissance en Italie s’est faite sur le travail migrant; les immigrés sont un des piliers du miracle espagnol» (Serge Weber). Les migrants italiens, portugais, grecs ont largement contribué au développement de l’Europe pendant la première moitié du XX siècle et à sa reconstruction après la Seconde guerre mondiale. Les immigrés en Europe du Sud ont joué le même rôle que les migrants de l’Europe du Sud quelques décennies plus tôt. Si ses propres émigrés dans le passé étaient embauchées par les grandes entreprises publiques et privées – mines, usines, chemins de fer, aux immigrés le Sud offre de l’emploi surtout dans les familles et le care.

La Russie comme grand exportateur de migration est un fait bien connu, la Russie comme le second plus grand importateur de migration au monde après les Etats Unis est moins connu. Son modèle migratoire se construit au croisement de deux logiques : l’avidité de mobilité des citoyens postcommunistes qui découvrent simultanément liberté d’expression et liberté de circulation ; la mutation des territoires au passage au libéralisme économique qui exacerbe la concurrence entre les régions qui va se traduire par une contraction de l’espace russe : « Les espaces périphériques se vident au profit de la Russie d’Europe, de l’Oural et du sud-ouest de la Sibérie. On observe une rétraction de l’espace russe avec deux tiers du territoire ou le solde migratoire moyens des 20 dernières années est négatif quand il n’est positif dans le tiers ouest du pays avec des contrastes très importants « (Francois-Olivier Seys).

Dossier migratoire dans une revue chinoise oblige – un des zooms est évidemment la communauté chinoise en Europe. La migration Chinoise est une migration par excellence : fluide, flexible, prête et capable à s’orienter en temps de crise et de changement : « Chinese migration is a transnational phenomenon with supply, distribution, and labor networks which can be easily moved to other countries in times of crisis or excessive competition » (Felix Chang). Pour illustrer ce caractère de flexibilité ingénieuse la migration chinoise en Europe est analysée sous deux angles spécifiques : son installation dans une région comme les Balkans et plus particulièrement en Serbie ou le phénomène Chinois ne date que d’une trentaine d’années ; la figure du grand investisseur, pas du petit commerçant ou restaurateur, dont les investissements sont d’autant plus appréciés quand ils arrivent en temps de crise.

Tomas Brisson choisit d’entrer dans l’analyse de la communauté arabe par une perspective à la fois poche et différente. Proche, car il s’agit comme dans le cas de la communauté chinoise, de l’élite. Différente, car l’élite choisie n’est pas économique, mais intellectuelle, pas des investisseurs, mais des universitaires. Ce choix est à la fois théorique, politique et civique : les intellectuels illustrent, représentent et incarnent le passage de l’objet au sujet : « les peuples colonisés ont longtemps été l’objet du regard scientifique européen ; or, à la faveur des décolonisations, ils sont devenus des sujets de plein droit, entendant parler par et pour eux-mêmes » (Ald-el-Malek 1963 cité par Tomas Brisson). Les rapports de pouvoir et les rapports de savoir sont intrinsèquement liés. Nombreux paradoxes en attestent : « à la veille de l’indépendance, il y aura plus d’étudiants algériens inscrits à l’université de Paris qu’à celle d’Alger ; jusqu’à la fin des années 1950, tous les chercheurs et les universitaires spécialistes du monde arabe en France sont français ; aucun n’est arabe » (Tomas Brisson). Présence ne rime pas toujours avec reconnaissance et l’article analyse leurs rapports controversés.

Un caléidoscope de destinations, parcours, acteurs, identités, politiques, mémoire construit le tableau multicolore des migrations et mobilités européennes. On n’a pas cherché à formuler un modèle explicatif, mais à diversifier l’équipement méthodologique et les perspectives analytiques. Ce qu’on a cherché est un équilibre entre acteurs et politiques, migrations et intégration, théorie et empirie, priorités gouvernementales et droits humains.

 

C’est le tour du lecteur maintenant. Pour juger quels équilibres ont été trouvés et quelles perspectives restent encore ouvertes.

 

Abd-el-Malek, Anouar. 1963.  L’orientalisme en crise.- Diogène, 44, 109-142.

Favell, Adrian. 2008. Eurostars and eurocities : free movement and mobility in integrating Europe. London: Blackwell.

Rea, Andrea. 2010. Conclusion. Les transformations des régimes de migration de travail en Europ]. In: Morice, A, Potot, S., eds., 2010. De l’ouvrier immigré au travailleur sans papiers. Les étrangers dans la modernisation du salariat. Paris, Karthala: 307-315.

Zolberg, A. (1987). Wanted But Not Welcome. Alien Labor in Western Development, in Alonso W., ed., 1987. Population in an Interacting World, Cambridge: Harvard University Press, pp.261-297

 

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