La rue et l’e-rue

La rue – d’objet sociologique à acteur politique

« La rue » (Laurence-Berger 2004). Nous sommes en 2004 et Laurence Rouleau-Berger publie ce beau livre qui peuple la rue d’événements, acteurs, liens et ruptures : peurs et solidarités, violences et silences, ordres et discriminations. La rue s’est affirmée comme sujet sociologique favori.

« La rue et l’e-rue » Nous sommes dix ans plus tard et chercheurs Bulgares, Turcs, Français, Belges, Italiens, Roumains traduisons en concepts, interprétations, problématisations la transformation de la rue en acteur politique privilégié. La rue a déjà deux pistes – « tweets and streets », d’après l’heureuse formule de Paolo Guerbaudo (2012). 2 millions de tweets ont été échangés en deux jours en Turquie provoquant la colère d’Erdogan qui a qualifié Twitter de ‘peste’. 2 millions de tweets non pas pour établir la souveraineté de l’e-rue, mais pour renforcer la rue, pour intensifier, compléter, clarifier, coordonner, amplifier les échanges de l’agora enragée et protestataire. Si la rue et l’e-rue sont restées longtemps parallèles, les protestations les ont si intimement liées que le livre se propose d’étudier leurs ponts et passages, interactions et interférences: comment elles se pensent et se font ensemble dans les nouvelles mobilisations. La rue s’affirme comme la nouvelle source de légitimité politique. Un exemple paradoxal en atteste : le pape lui-même devient personne de l’année pour avoir réussi à faire sortir la papauté du palais et la situer dans la rue, d’après la belle argumentation de Times.

La rue comme esthétique de l’être-ensemble-dans-la-contestation et la rue comme politique de la nouvelle citoyenneté contestataire et numérique (Krasteva 2013) sont les deux volets de la réflexion de cet ouvrage qui croisent des regards de disciplines, expériences, sensibilités théoriques variées.

 La rue et l'e-rue_Couverture

Nouvelles mobilisations, nouveaux acteurs

David Riesman (2001) distingue quatre types de citoyens : apathique, indigné, enthousiasmé, informé. L’apathique se tient à distance de la politique parce qu’il considère qu’elle est extérieure à son monde : il ne comprend pas la politique et ne veut pas la comprendre parce qu’il est persuadé que les politiciens ne le comprennent pas et ne s’intéressent pas à son petit monde. L’indigné critique, proteste, fait grèves et manifs car il voit les déficits de la politique, ne se résigne pas et insiste, exige des changements – rapides et visibles. L’enthousiasmé aspire à regarder positivement et si on cherche des petits progrès on finit toujours par en trouver ; il est actif, s’implique, donne sa contribution et estime qu’il y a du mouvement en avant. Paradoxalement, les deux figures opposées de l’indigné et de l’enthousiasmé, sont unies par D. Riesman dans une seule – celle de l’engagé. Ce que les deux partagent en commun, chacune l’exprimant de manière opposée, sont les grandes expectations et exigences par rapport à la politique. L’informé, a la différence de l’apathique, ne s’implique pas : non pas parce qu’il ne se sent pas préparé, mais exactement parce qu’il se sent préparé, il est réservé par rapport à la capacité de la politique à défendre authentiquement ses intérêts (Riesman 2001).

Comment l’explosion contestataire a bouleverse la scène citoyenne ? L’apathique avait longtemps laissé la politique aux élites, mais est resté écœuré de la politique qu’ils produisaient. Internet et les réseaux sociaux ont catalysé et massifié le ‘collectionneur d’information’ (Riesman). Il accède facilement à l’information, s’il est tenté par la pluralité, la vérifie, partage likes et indignation. Il est actif – signe des pétitions, informe ses amis Facebook et s’informe d’eux. L’agora virtuelle attire par l’attractivité de la conquête d’un nouvel espace citoyen offrant tant de nouvelles causes, idées, amis. La nouvelle identité numérique et la nouvelle citoyenneté numérique interfèrent et pour longtemps fixent leurs porteurs devant les écrans. La démocratie ‘clic’ efface la démocratie de rue. Tous les organisateurs de mobilisations se plaignent de l’asymétrie entre likes et participation, entre le soutien Internet et la participation réelle. Longtemps. Avant que la rue appelle des milliers. Avant que l’indigné remplace l’informé. Avant que l’informé se transforme en indigné. Un détail sociologique des manifs en Bulgarie 2013 en atteste : la surreprésentation des informaticiens. Une forme sympathique de contestation – travailler sur la place, devant le Parlement, les a mis en premier rang : l’ordinateur est descendu dans la rue. Un des slogans des grandes manifs résume ironiquement ce renversement : ‘qui est dans le Net, est rouge’.

L’informé a transformé la place dans une grande agora virtuelle, l’indigné a rétabli la souveraineté de la rue et a introduit les démocrates clic dans le tourbillon des protestations. L’enthousiasmé   n’a pas été remplacé l’indigné, mais les démonstrations ont mixé leurs figures et les ont diversifiées et multipliées, le livre en poursuit les avatars dans différents pays.

 

Diffusion ou resonance

… the current global anto-austerity and pro-democracy protests require scholars to update their analytical tools, revise their research questions and look for alternative explanations related to the transnational dimension of protests. … Protests followed the geography of the emergence of the economic crisis…. In different European counries… (della Prota D. and A. Mattoni 2014a : 3).

Les auteurs du présent ouvrage partagent le souci théorique de Donatella della Porta et Alice Mattoni pour la nécessité de revisiter les questionnements théoriques et l’équipement analytique pour aborder les nouvelles mobilisations de manière fraiche et perspicace. Ils sont, pourtant, plus prudents aux généralisations et examinent des cas ou ce n’est pas l’austérité et la crise qui sont en jeu comme dans les mobilisations anti-Erdogan à Istanbul d’inspiration écologique ou les manifs anti-oligarchiques à Sofia s’auto identifiant comme de droite.

Deux modèles théoriques aspirent à expliquer les mobilisations : diffusion et résonance. Le premier se concentre sur le cycle international de contention et l’interprète comme diffusion d’imaginaires et de pratiques à travers différents pays et continents (della Prota D. and A. Mattoni 2014a). Le second modèle explicatif part de l’idée du potentiel contestataire qui murit avant d’exploser sur la place publique :

A movement may take off in one place not so much because activists attribute similarity and begin to imitate practices but rather because the affective claims and struggles of people elsewhere resonate with their own and provide domestic activists with the inspiration to activate dormant potentialities for mobilization back home (Roos and Oikonomakis 2014: 119).

Le livre ne tranche pas pour la résonance plutôt que pour la diffusion, mais offre des éléments qui permettent de mieux analyser la sphère de validité des deux modèles.

Appropriation citoyenne de la temporalité

La protestation se déroule dans deux types de temporalité – de la place et de la rue, de l’Occupy et de la manifestation. M. Castells définit le temps de l’Occupy comme timeless time :

a transhistoric form of time, by combining two different types of experience. On the one hand, in the occupied settlements they live day by day… organizing their living as if it could be the alternative society of their dreams, limitless in their time horizon and free of the chronological constraints of their previous, disciplined daily lives. On the other hand, in their debates they refer to an unlimited horizon of possibilities….. (Castells 2012: 223).

La temporalité sans temps de l’occupation est synthèse de maintenant et futur, du présent immédiat et du long terme, de lieu et de projet. A la différence de l’occupation, la temporalité de la manifestation est accélérée, haletante, trépidante (Castells 2012). La temporalité est définie différemment, mais dans les deux cas le temps est approprié par les citoyens. La temporalité politique n’est plus rythmé par le pouvoir, ni par le marché, mais par la contestation et la citoyenneté. La temporalité est appropriée par la manifestation de deux manières : par rapport au présent en intervenant fortement dans l’agenda politique ; par rapport au futur en déclarant impérativement l’affranchissement de la temporalité du pouvoir : « Nous voulons notre futur, aujourd’hui, ici et maintenant ».[1]

L’appropriation citoyenne de la temporalité politique est une des conquêtes les moins visibles et les plus significatives des protestations.

La fin de la fin de l’histoire

Le début de la démocratisation post-communiste est advenu comme une fin – la fin de l’histoire, le triomphe du consensus libéral et le manque d’alternatives. La transition post-communiste a été critiquée pour son manque d’imagination historique. Les protestations et les révoltes du début de 2010 réinventent l’utopie. La revitalisation de l’imaginaire politique suit deux axes : la recherche d’alternatives et la réhabilitation du rêve. La fin de la fin de l’histoire est marquée par la recherche d’une alternative démocratique Elle est pensée comme tellement radicale et différente que les qualifications de ‘démocratie directe’ sont jugées désuètes. Les Indignados de la Puerta del sol à New York à Sofia à Istanbul cherchent des formulations fraiches et ambitieuses – démocratie ‘authentique’, ‘forte’, ‘vraie’ (Occupy 2012).

Le second volet renvoie à la réhabilitation du rêve et de l’utopie. Une militante de l’Occupy raconte que quelqu’un a demandé à l’Assemblée qui aspire à rêver – une forêt de mains s’est levée. Une des contributeurs[2] des témoignages de l’Occupy se présente comme « écrivaine, activiste, avocate er idéaliste » (Occupy 2012 : 290). Nous observons la transformation de l’acteur du choix rationnel en citoyen qui ose rêver et imaginer. La formation de la subjectivité protestataire puise dans deux types de ressources symboliques : la contestation et la révolte, d’un côté, le rêve et l’utopie, de l’autre.

 

La protestation :

from ‘exit’ to ‘voice’

‘Exit’ ou ‘voice’ – la rue a réécrit le dilemme classique de Hirschman (1970). Longtemps à la triade irresponsabilité des élites – corruption – manque de perspectives, nombreux citoyens opposaient leur propre triade migration – migration – migration. La réponse au pouvoir était conçue en termes d’’exit’. La rue a renversé les rapports citoyens – pouvoir. « Si ici ne vous plait pas, émigrez » – la réplique fâchée d’un recteur[3] face à la grève des étudiants a dévoilé la politique implicite des élites qui publiquement déploraient la perte des cerveaux, mais tacitement s’en réjouissaient car le potentiel de dissidence affaiblissait. Les mobilisations ont opté pour « voice » et

ont remplacé le « Quittons ce pays » par « Réapproprions nous l’Etat ». Les slogans ont changé de tonalite et de message : « Je reste ici », ‘Rester ici est un honneur’.[4] Les protestateurs ont effectué le passage que Colin Hay décrit dans son bestseller à titre emblématique « Why we hate politics » :

« from the politics we deserve to the levels of political participation they deserve” (Hay 200: 154).

Rationalité affective

Peut-on écrire sur les protestations en temps de protestation, tout en y étant impliqué : certains des auteurs ont participé activement tout en les analysant, les colloques dont les débats ont fourni cet ouvrage se sont tenus dans l’atmosphère intense de mobilisations. Non, répond un jeune chercheur,[5] on a besoin de distance – temporelle, existentielle, théorique. Ce livre assume le risque de réflexion sur un sujet dynamique et imprévisible. L’écriture en situation de mobilisations a quelques implications (Krasteva 2014). La première est la rationalité affective dont Manuel Castells résume et illustre le pathos :

It is in the crossroads between emotion and cognition, work and experience, personal history and hope for the future that this book was born. For you (Castells 2012 XIV).

Dans ce livre l’émotion ne va pas remplacer l’analyse, mais ne va pas l’abandonner non plus, ne va pas remplacer les arguments par des slogans, mais ne va pas amputer l’affectivité qui est au cœur même de la démocratie contestataire.

La seconde implication est déontologique. Le livre s’inscrit dans la compréhension de la connaissance comme imprégnée de valeurs ou recherche et engagement peuvent interférer.  La troisième implication est communicationelle. Les auteurs sont impatients a rencontrer les lecteurs, a inscrire leurs analyses dans un espace dialogique de débats, controverses et (contre)arguments , car l’ouvrage s’ambitionne à donner des réponses, mais plus encore à élargir l’espace théorique des questionnements.

Castells, M. (2012) Networks of Outrage and Hope. Social Movements in the Internet Age. Cambridge: Polity Press.

Della Porta D. and A. Mattoni, 2014a, Patterns of diffusion and the transnational dimension of protest in the movements of crisis: An Introduction, In Della Porta D. and A. Mattoni (eds), 2014, Spreading protest. Social movements in times of crisis. Colchester, ECPR, 1-18.

Della Porta D. and A. Mattoni (eds), 2014, Spreading protest. Social movements in times of crisis. Colchester, ECPR.

Gerbaudo P, 2012, Social media and contemporary activism. Pluto press.

Hay, C., 2007, Why we hate politics, Cambridge, Polity Press.

Hirschman, A., 1970, Exit, Voice and Loyalty. In firms, organisations and states, Cambridge, MA, Harvard University Press.

Krasteva A., 2014, Protestations citoyennes, e-démocratie, nouvelles mobilisations.- dans Todorov A. et D. Kanev (eds) Qualité de la démocratie, Sofia, Presses de la NUB, 448 – 492.

Krasteva, A., 2013, E-citoyennetés, Paris, Harmattan.

Occupy Wall Street! Textes, essais et témoignages des Indignés, 2011, Paris, Les Arènes.

Riesman, D., 2001, The Lonely Crowd. The study of the changing American character. Revised version. New Haven, CT and London, Yale University Press.

Rouleau-Berger, L., 2014, La rue, miroir des peurs et des solidarités. Paris, PUF.

Rose J. E. and L. Oikonomakis, 2014, They don’t represent Us! The global resonance and the real democracy movement from the Indignados to Occupy, In Della Porta D. and A. Mattoni (eds), 2014, Spreading protest. Social movements in times of crisis. Colchester, ECPR, 117 – 136.

[1] Slogan des manifestations en Bulgarie en 2013.

[2] Marina Sitrin

[3] De l’Université d’économie à Sofia.

[4] Slogans de l’été 213 en Bulgarie.

[5] lors d’un debat academique a Sofia.

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