‘La rue et l’-e-rue’ – revue critique

 

Alain Patrick Fouda, « Petia Gueorguieva et Anna Krasteva (dir.), La rue et l’e-rue. Nouvelles contestations citoyennes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2016, mis en ligne le 23 mai 2016, consulté le 20 février 2017. URL : http://lectures.revues.org/20851

Grâce aux nouveaux médias, descendre dans la rue n’est plus à considérer comme l’unique forme d’expression du ras-le-bol des politiques. La rue comme espace urbain possède désormais un prolongement technologique, une représentation virtuelle qui fait office de cadre de mise en forme, d’expérimentation et de maturation d’initiatives contestataires : l’e-rue. C’est dans cette optique que s’inscrit cet ouvrage de Petia Gueorguieva et Anna Krasteva, en insistant fondamentalement sur la capacité de la rue et de l’e-rue à interagir pour mener à bien des projets protestataires. À cet égard, les articles retenus tentent d’offrir un large champ de vision des enjeux de ce concept dual dans la construction des opinions populaires, la redéfinition des rapports de pouvoir et la restructuration de l’espace politique.

2Dans son introduction, Anna Krasteva pose les jalons théoriques de la réflexion développée dans l’ouvrage, inspirée de la démarcation de trois nouvelles entités désormais indissociables de la vie et des dynamiques politiques : la rue, le citoyen et Internet (les réseaux sociaux). L’auteure précise que les articles rassemblés ici tentent d’analyser tour à tour « le cycle international de contestation » avec les pratiques qu’il a engendrées, et l’aptitude de médias sociaux à servir de creuset à la protestation jusqu’à sa concrétisation dans l’espace urbain.

3La contribution propre d’Anna Krasteva, intitulée « Devenir citoyen par l’e-rue. L’émergence de l’e-citoyenneté contestataire », met en exergue la relation d’harmonie stratégique existant entre l’e-rue et les processus de contestation dans la société bulgare postcommuniste en pleine mutation politico-idéologique. Trois groupes de mobilisations font l’objet de son analyse : la grève des enseignants de 2007, les écomobilisations (« Greening of protest ») et les protestations anti-monopole, anti-oligarchiques et antigouvernementales des étudiants de l’hiver 2012 à l’automne 2013. Le premier a donné lieu à des revendications de nature syndicale ayant débouché sur la création d’un portail et de forums Internet pour servir de lieux d’information mais aussi d’initiation des enseignants au leadership politique. Le deuxième, bien structuré, a fait de « l’Internet vert » un catalyseur et un fédérateur des écomobilisations, avec un succès mitigé de la participation hors-ligne. Le troisième, à forte connotation idéologie et politique, a eu pour résultat la démission du gouvernement de Boyko Borisov et contribué à construire une nouvelle socialisation politique des citoyens bulgares. De fait, la réalité de l’émergence de cette citoyenneté protestataire et numérique en Bulgarie amène l’auteure à considérer l’e-rue comme modèle expérimental de la rue et la rue comme lieu par excellence d’expression d’imaginaires sociopolitiques. Elle en conclut que la Bulgarie postcommuniste a connu deux révolutions : une révolution institutionnelle des élites dans les années 1990, et une autre de type moderne, citoyen, dont le mérite a été d’oser passer par la rue, exploitant réseaux et agoras virtuels comme adjuvants tentaculaires.

4Dans « Agoraphobie politique et luttes de pouvoir par la “rue” en Bulgarie, 2013-2014 », Petia Gueorguieva se penche elle aussi, à travers le prisme de la sociologie des crises politiques, sur la vague contestataire qui a déferlé sur la Bulgarie. Son analyse repose notamment sur un examen des stratégies des partis politiques au pouvoir et de l’opposition en contexte protestataire. En effet, la Bulgarie a connu des crises sociales et politiques entre février 2013 et juin 2014 (p. 73-74), qui ont occasionné des mouvements de contestation dans la rue et sur Facebook. Ce climat tendu a eu pour conséquence de diviser la classe politique bulgare en deux blocs : celui des « agoraphobes politiques », reconnaissables à leur peur de la démocratie, et celui des « agoraphiles politiques », c’est-à-dire ceux qui ont « une forte sympathie pour le peuple assemblé contre l’élite gouvernante » (p. 88). L’auteure note que ces confrontations de la rue ont enfanté une nouvelle citoyenneté et donc une participation politique accrue sous des formes non conventionnelles, notamment chez les jeunes.

5Dans « Force et faiblesse des médias sociaux dans le processus politique », Gabriela Ionascu étudie la capacité des mobilisations protestataires de l’e-rue à se délocaliser sur la place publique. Elle démontre, à partir du cas de la Roumanie qui s’est vue refuser son entrée au sein de l’Union européenne, qu’Internet a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration de la participation politique. Mars 2013 a révélé le dynamisme de la société civile roumaine, impulsé par une journaliste et blogueuse du pays, Angela Tocilă. Celle-ci a entrepris avec succès de mobiliser des internautes en les conviant à « schengen-iser » leur profil Facebook en signe de protestation contre le recul du gouvernement sur la question de l’entrée de la Roumanie dans l’espace Schengen. Cependant, au vu du décalage quantitatif entre les manifestants virtuels et les participants descendus sur le terrain, l’auteure note que l’effervescence virtuelle n’est pas toujours synonyme d’engagement militant dans la vie réelle. Néanmoins, il est avéré, au niveau performatif, que l’affaire Schengen a politiquement métastasé le citoyen roumain, d’où l’idée selon laquelle les actions contestataires en ligne constituent des formes non conventionnelles de participation politique.

6Thierry Kochurt, dans « Force et faiblesse des médias sociaux dans le processus politique », relève le caractère ambivalent des mouvements contestataires envers le pouvoir et fait une lecture nuancée de l’influence des médias sociaux. Pour lui, deux phases caractérisent la dynamique contestataire. La première est appelée stade « proto-politique » et désigne la capacité de ces médias à créer un « bouillonnement politique », c’est-à-dire à donner une forme au mécontentement populaire en rapport avec un problème social précis. C’est l’étape de la production de symboles, des échanges et des connexions au sein des communautés virtuelles. La seconde est celle de l’ « opposition structurée », désignant l’institutionnalisation de la résistance ou de la contestation. L’auteur montre qu’en raison de leur caractère acéphale et non maîtrisable, les médias sociaux exposent leurs limites organisationnelles dans le processus révolutionnaire de conquête du pouvoir politique.

7L’étude d’Aysen Uysal, intitulée « Villes contestataires. Territoires des manifestations de rue en Turquie dans les années 1990 », établit une géographie des mouvements protestataires en Turquie, en partant de la prémisse selon laquelle il existe un rapport entre le niveau d’industrialisation et/ou d’urbanisation et les mobilisations. Ses recherches l’ont conduit à consulter des archives policières allant de 1994 à 2000. Elles montrent que plus de la moitié des manifestations de rue ont eu lieu dans les métropoles telles qu’Ankara, Istanbul ou Izmir. La particularité de ces agglomérations est qu’elles abritent, en fonction de leur niveau d’industrialisation mais surtout de la taille des entreprises qui y sont implantées, un certain nombre d’organisations syndicales, creusets de la rhétorique contestataire. En revanche, en milieu rural, les actions protestataires n’interviennent que dans des départements où le secteur agricole est développé. La religion et les pouvoirs locaux jouent également un rôle non-négligeable dans la structuration du théâtre des mobilisations, d’où l’idée de la consubstantialité des manifestations, de l’industrialisation et des organes de pouvoir.

8En définitive, avec l’avènement du mouvement « Nuit debout », regroupant les « indignés à la française », l’ouvrage a l’originalité de traiter une problématique actuelle. Il faut saluer tout autant sa pertinence empirique que théorique. Le regret que nous avons est que, les démocraties africaines étant relativement jeunes, il aurait été très intéressant d’étudier des exemples de mobilisations dans la rue et dans l’e-rue tirés du continent Noir. Toutefois, sa véritable contribution réside dans le fait d’avoir réussi à montrer comment les nouveaux mouvements sociaux influencent les États et les sociétés, établissant ainsi l’e-rue comme un nouvel acteur politique et la matrice de nouveaux rapports à la citoyenneté.

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